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Le 11 octobre 2008 à Sierre au Golf et au Couvent(VS)

Renaissance Française et Communauté Cistercienne de Géronde

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Texte de Jean-Claude Pont

Mes chers amis,

 

Gardez-vous de voir dans le pléonasme par lequel je commence ce remerciement, une étourderie de langage, qui ferait ombre à l’insigne que je reçois et à l’honneur que vous me faites aujourd’hui, au titre de rayonnement de la langue et de la culture française. Non, mes chers amis, ce pléonasme n’est pas vicieux, c’est un pléonasme de renforcement, qui aide seulement à traduire l’authenticité et la profondeur des sentiments qui m’unissent à nombre d’entre vous. La meilleure preuve de cette amitié, comme aurait dit le souverain Nietzsche, est qu’ils partagent avec moi la joie de cet honneur.

 

Je vous dirai d’abord quelques-unes des multiples raisons qui me rendent sensible à cet honneur et qui tiennent aux rapports anciens, soutenus, étroits que j’ai entretenus avec votre pays. A cause et grâce à la petitesse de notre Suisse romande, les manuels qui ont servi à ma formation secondaire nous venaient tous de France. Durant les années de collège et de lycée, j’ai, dans mon apprentissage de la littérature, rencontré des auteurs qui tous venaient de France. J’ai appris cette géométrie, qui a illuminé une bonne part de ma vie, dans des ouvrages français des programmes de ce que l’on appelait à l’époque math élém. Et c’est encore l’histoire de France que l’on m’enseigna au Lycée-Collège de Sion. Dans toutes les disciplines, j’aurais pu également et indifféremment passer le bac français. Par la suite, au cours de ma carrière professionnelle, la majorité de mes proches collègues étaient français et j’ai sillonné votre pays de colloques en conférences et en enseignements, du Palais de la Découverte à l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm, de Nantes à Clermont Ferrand, de Toulouse à Poitiers, du CNRS à l’Institut des Hautes études.

Au chapitre des raisons qui me font apprécier cette distinction, il en est une, plus ancienne, profonde, et qui, en quelque sorte, relève de la génétique des populations. Vous savez peut-être que c’est Dante, dans les années 1310 (qui entrevit la possibilité d’une langue commune à toute l’Italie) qui distingua les langues parlées, dans ce qui allait devenir la zone de langue française par la façon de dire « oui » : la langue d’oïl (celle des trouvères), la langue d’oc (celle des troubadours) et la langue de si (l’italien). Ce sont des parlers antérieurs à ceux de l’Ile-de-France, qui devaient donner notre français. Le français est une koinè, comme disent les linguistes, une variété de langue née au contact de plusieurs dialectes de la même langue. Mes chers amis, dans mon enfance, mes parents issus du val d’Anniviers, mais avant eux mes grands-parents et mes aïeux, disaient « oïl », « oïl, oïl » quand ils voulaient être plus persuasifs. Je ne sache pas que les Français de la France d’aujourd’hui eussent parlé cette langue d’oïl. Ils disaient déjà oui, quand mes grands parents disaient encore oïl, ou, pour être très affirmatif, oïl, oïl. Dans le métier d’être français, ce sont nous les anciens et nous sommes, vous et nous, consanguins par la langue et par le passé de la langue, la langue qui est le ciment le plus fort de l’identité.

 

Au risque de chatouiller un peu votre susceptibilité nationale, je dirai aussi quelques mots des relations historiques entre nos deux pays. Les choses avaient mal commencé avec le téméraire, qui osa s’attaquer à nous. Et nous vous défîmes à Grandson, nous vous écharpâmes à Morat et nous vous étrillâmes encore à Nancy :

 

« Sauvages, semblables à un cataclysme déferlant, avec des hurlements assourdissants, les Suisses fauchèrent, assommèrent, embrochèrent tout ce qu’ils trouvaient sur leur passage. »

 

Je ne m’arrêterai pas sur la bataille de Marignan, sans intérêt. Toujours est-il que vous comprîtes alors qu’il valait mieux nous avoir avec que contre et nous défîmes, écharpâmes et étrillâmes en votre nom quantité d’ennemis, pour votre plus grande gloire.

Avec votre permission, d’autres épisodes encore sur la petite histoire de nos relations. On est en 1800, c’est l’époque du préfet Charles-Emmanuel de Rivaz. Ce grand philanthrope que fut Bonaparte décide pour nous d’un important mouvement de libération. « Nous voyons avec une peine mêlée d’inquiétude que l’on nous destine un régime populaire qui nous rendra le plus malheureux des pays. Cette perspective, jointe à la crainte que l’indépendance ne soit qu’un piège, nous rend d’autant plus pénible notre séparation de l’Helvétie. » Avec la venue de l’armée de libération française, tout était réquisitionné, nous avions faim, peur, froid, mais la liberté était à ce prix. Très vite nous nous adaptâmes au libérateur. Nous nous mîmes à fabriquer des calicots, à descendre dans les rues en criant des slogans, les gens martelaient : un bon appartement chaud, un bon appartement chaud, un bonaparte manchot ; à pied dans les rues avec calicots : ah oui que nous étions prêts nous à devenir français ; ce sport si populaire en l’Hexagone de la marche à pied avec calicots et slogans, nous le fîmes rapidement nôtre. Nous adoptâmes aussi la pratique de la grève, grâce à quoi notre économie se développa au galop. C’est ainsi que nous aussi nous célébrâmes ce nouveau Bienheureux qu’est Syndicat, que nous implorons chaque an au premier du joli mai.

 

Puis vint un second mouvement de libération, que nous vous devons encore ; c’était en 1810, plus précisément le 14 novembre. Les gens dans les rues criaient Napoléon cinq plombs, Napoléon cinq plombs. Lui crut qu’on souhaitait un Département du Simplon et hop de vassal nous devînmes partie intégrante de vous. Ceux de St Maurice s’étant défilé, nous passâmes de l’état de Vaud à l’Etat de Valet.

Le général comte Berthier déclara ce jour-là : « Il est heureux pour la prospérité des habitants de ces vallées qu’il ait daigné penser à un pays dont les faibles ressources sont un obstacle à l’amélioration de son sort sans le secours du monarque puissant, qui n’a jamais connu de sacrifice, quand il est question du bonheur de ses peuples. »  quoi le Bulletin officiel du 9 décembre fait écho : « (...) l’auguste souverain que la Providence vient de leur donner, comme le protecteur de la religion et de ses légitimes ministres, le défenseur de la veuve et de l’orphelin (...) l’œil qui veille sur l’innocent et le coupable, le conservateur des fortunes et de la sécurité publique. » (M. Salamin, p. 69)

 

Par la suite, nous mîmes du plomb dans la cervelle, dans la nôtre donc, et nous prîmes nos distances par rapport à nos anciens états belliqueux ; nous fîmes la moue devant ces guerres inutiles, la moue, disait-on, pas la guerre.

 

Il y eut celle de soixante-dix, qu’on pouvait pas faire, parce qu’ici on dit septante. Nous vîmes ça de chez nous, bien au chaud, récoltant les pépites. Toujours pareil pendant que vous quatorze-dixhuitâtes. 70, 14-18, 39-45 une histoire scandée par des chiffres ; la nôtre aussi, mais elle concerne plutôt les comptes en banque.

 

On nous moquait, nous persiflait de notre passivité. On disait, vous êtes un neutre alité, vous êtes trop éteint, trop éteint par le vin, alors buvez de l’eau, quand on est trop éteint on boit de l’eau, d’Henniez par exemple, enfin si on est Suisse, mais tout autre eau minérale fera l’affaire. Et plein de reproches et de conseil pareils. On persiflait notre marine, avec son ministre. Nous on rendait coup pour coup : vous avez bien un ministre des finances, vous.

 

Vous eûtes de Gaulle et nous humâmes de Gaulle, vous eûtes Giscard et nous humâmes Giscard, vous eûtes Pompidou, et ainsi de suite, de fil en anguille. Si vous eussiez eu Ségolène – si vous zut eu Ségolène ! - nous vous eussions encore suivi. Vous ne l’eûtes point, c’est que les mythes errant ne sont pas un destin pour la France. Dans le rejet de cette fantaisie, l’avouerai-je, vous nous épatates, comme aurait dit votre Parmentier.

 

Ma France à moi, vous l’aurez compris, ce ne sont pas vos politiciens. Ma France à moi, ce sont des phares qui illuminèrent les pas de l’humanité hésitante, des noms que l’on ne prononce guère à cause d’une vision frelatée de la culture et je me plais à les énoncer ici : Pierre de Fermat, Joseph Louis Lagrange, Pierre Simon marquis de la Place, Adrien Marie Legendre, Augustin Cauchy, Charles Hermite et tous ceux d’aujourd’hui, Jean Dieudonné, André Weil ou Jean-Pierre Serre (premier prix Abel de mathématiques) qui comptèrent au rang des grands mathématiciens du XXe siècle. Laissez-moi m’arrêter à l’un d’eux, que je cite en dernier et qui fut l’un des plus grands esprits qui aient hanté ce monde sublunaire, il s’agit de Poincaré ; non pas le président de la République des années de la première guerre mondiale et qui fonda l’institution qui nous réunit aujourd’hui, non, c’est son premier cousin Henri. Dans chacun des domaines où s’exerça la sagacité d’Henri Poinacaré, il fut au firmament : mathématiques, physiques, astronomie, philosophie des sciences. Permettez-moi une anecdote sur celui qui est peut-être votre plus  illustre compatriote. On dit que Poincaré lisait Cicéron à livre ouvert dès son enfance. Et Cicéron c’est du solide, c’est du carré, tandis qu’Henri c’est point carré. On disait même : Cicéron, c’est Poincaré. Vous voyez que notre parenté passe aussi par le Vermot. Ma France à moi c’est Paul Valéry, Charles Péguy, Antoine de Saint-Exupéry (ce sont mes trois y).

 

Ma France à moi, c’est encore votre gastronomie, sur le terrain de laquelle nous sommes battus à plate couture. Je pense que nos meilleurs cuisiniers – si l’on excepte deux ou trois phares - passeraient vos examens de cuisine à la raclette. Heureusement, nous compensons cette faiblesse par l’avance décisive que nous prîmes dans les vins. Autrefois, quand nous sortions nos crus, vous vous disiez par devers vous : avec leur crus, c’est cuit. Vous croyiez en vos crus et nous on était crucifié. Mais serais-je cru, me trouverez-vous cru si je vous disais que les choses ont radicalement changé. Oyez, oyez, chers amis et songez à la veillée qu’au dernier Vinea de septembre 2008 à Sierre, nous présentâmes 40 cépages et 1200 vins, pour le seul Valais, des vins qui ont crûs, que dis-je qui ont cuit, sur les coteaux  ensoleillés de Sierre et de Savièse. Rassurez-vous, je ne vais pas donner dans les analyses sophistiquées des œnologues, qui trouvent dans le vin de l’abricot surmaturé, des touches florales, des baies de l’arrière automne, du bonbon anglais, voire du thé vert. J’ai moi aussi d’abord cru au thé, mais quand j’ai cru au thé, j’étais sadique sans le savoir.Vous nous avez crucifié avec nos vins, disais-je, eh bien, aujourd’hui on peut à nos crus s’y fier.

 

Au fond, quand nous saurons bien la marche à pied dans les rues avec calicots, quand nous maîtriserons le métier de la grève, quand nous dînerons à l’heure du souper, quand nous célébrerons notre premier août le 14 juillet, alors mes chers amis ... au lieu d’êtres ronds en cette occasion, nous serons hexagonaux, simplement. Ce qui n’est pas forcément un progrès, puisque le polygone n’est qu’une lointaine approximation du cercle.

 

J’aimerais adresser un remerciement particulier à Etienne et Bénédicte, qui m’ont rapproché du milieu français du Valais et à Bernard, pour m’avoir coaché à l’occasion de cette cérémonie. De derrière les Barrault, les horizons ne sont point forcément bornés, voyez-vous.

Je tiens enfin à vous féliciter tous pour la lucidité que vous eûtes, quand vous me choisîtes pour cette insigne, déplorant tout au plus le long temps qui vous fut nécessaire pour une décision qui, somme toute, allait de soi.

▼ © Reportage Photos Alain Barrière ▼

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